Antoine Gaston DJIVEDO : « Avec le vote de cette loi, le Bénin s’engage pour une pêche durable »

La pêche  nourrit et occupe des milliers de personnes surtout au sud du  pays. Mais, depuis quelques années, les  mauvaises pratiques entraînent  l’amenuisement des ressources halieutiques. Face à cette situation et en vue de garantir une pêche durable, une Loi-Cadre a été adoptée. Dans cet entretien, le directeur de la production halieutique, Antoine Gaston Djivedo,  souligne les innovations de cette loi-cadre et plaide pour un plus grand soutien du gouvernement au sous-secteur de la pêche.
La pêche est-il un sous-secteur important pour le Bénin?
La pêche contribue au PIB jusqu’à hauteur de 3% et occupe plus de 600 000 personnes de façon directe comme indirecte. Il est vrai que le Bénin n’est pas un grand fournisseur de poissons parce que les eaux béninoises ne sont pas aussi poissonneuses comme celles de certains pays tels que la Mauritanie, le Cameroun, Bakassi au Nigéria. Notre courant ne nous permet d’avoir cette faveur divine.
Les populations se plaignent de ce qu’il n’y a plus de poissons dans nos plans d’eau. Comment expliquez-vous cela ?
C’est principalement à cause de l’effort de pêche. Dans les années 1980 à 1990, les pêcheurs vont et reviennent plus vite de la pêche avec une grande quantité de poissons. Ce qui n’est plus le cas de nos jours. Aujourd’hui, les pêcheurs fournissent plus d’effort pour n’avoir que peu de poissons. En cause, il y a aussi l’utilisation des méthodes prohibées de pêche.
C’est donc pour corriger ces problèmes que nous avons élaboré la loi qui a été adoptée et votée par l’Assemblée nationale le 6 juin 2014 et promulguée par le gouvernement le 7 août 2014.
Vous parlez de techniques prohibées de pêche. De quoi s’agit-il concrètement ?
Depuis que j’ai pris service à la Direction des pêches au cours des années 1980, tous les directeurs qui ont pris par ici ont lutté contre les techniques illicites de pêche. Nous allons sur les lacs et autres cours d’eau pour l’enlèvement des acadja, des filets « mèdokpokonou » (thème pour désigner une sorte de filets à petites mailles utilisés par les pêcheurs, ndlr). Mais à ma grande surprise, il y a à peine un mois j’ai fait un tour sur notre lac Nokoué afin d’aller régler un conflit entre les pêcheurs. Ce que j’ai vu m’a choqué : des rangées d’acadja sur plusieurs hectares. Il n’est aujourd’hui pas possible de faire 100 mètres sur le plan d’eau sans trouver des filets « mèdokpokonou ». Et pourtant, cela a de tout temps été interdit. La nouvelle loi-cadre l’interdit aussi expressément. C’est à croire que depuis trente ans rien n’a été fait. Heureusement que j’étais présent pour voir et apprécier tout le travail abattu par les directeurs qui m’ont précédé. Il faut simplement dire que nos pêcheurs ne nous ont pas aidés. Mais aujourd’hui, il y a les associations de pêcheurs telles que la Fédération nationale des acteurs de la pêche (FENAPECHE), l’Union nationale des pêcheurs marins artisans et assimilés du Bénin (UNAPEMAB) et autres qui nous aident sur cet aspect. Parfois, elles décident d’aller mettre fin à ces pratiques.
Quels sont les grands aspects que la loi a abordés ?
La loi est intervenue pour mettre de l’ordre au niveau de l’activité. La nouvelle loi a prévu des sanctions pour des infractions. Entre autres, une pêche sans une autorisation est sanctionnée d’un emprisonnement de 6 à 12 mois avec une amende allant de 10 à 20 millions de FCFA ; l’outrage à l’autorité de la pêche est puni d’un emprisonnement de 3 à 12 mois avec une amende allant de 500 000 à 5 millions de F CFA selon l’article 111. De même, l’utilisation des engins prohibés est également sévèrement punie.
Toutes les barques de pêcheurs sont-elles immatriculées ?
Auparavant, c’est l’UNAPEMAB qui se chargeait de l’immatriculation des barques et des pirogues. Mais avec la nouvelle loi, c’est la direction des pêches qui se chargera de l’immatriculation et de la délivrance des permis de pêche. Actuellement, les décrets d’application de la loi sont encore au niveau du gouvernement pour signature. Les arrêtés qui vont suivre la signature de ces décrets permettront de réglementer ces différents aspects ainsi que la pêche dans nos eaux par des bateaux battant pavillon d’autres pays de la sous-région. Je vous donne l’exemple d’un bateau dénommé PATRICK qui battait pavillon béninois. Il avait l’habitude d’aller pêcher sur les eaux togolaises et nigérianes. Une fois, il a été arraisonné par les autorités togolaises et donc a décidé de rester au Togo. Ayant constaté notre absence sur le terrain, ce bateau vient maintenant pêcher sur nos eaux sans prendre de licence. C’est pourquoi en plus des dispositions de la loi, il nous faut des moyens pour arriver à lutter contre ces pratiques. Notamment, nous avons besoin d’un moyen flottant pour que les gens remarquent notre présence sur les eaux. Dans les années 1990 jusqu’en 2005, on avait des moyens flottants qui nous permettaient de faire ces contrôles. Ce qui avait pour conséquence de dissuader les gens de venir dans les 5 000 marins des pêcheurs artisans pour pêcher. Aujourd’hui, ce contrôle ne se fait plus. Donc, si nous pouvons avoir un moyen flottant, cela nous arrangerait beaucoup. Le seul moyen que nous avons aujourd’hui, c’est l’appui des forces navales. Elles nous assistent et répondent toujours présents quand nous sollicitons leur aide. Mais on pourrait mieux faire en ayant une certaine autonomie.
A un moment donné l’Union Européenne avait menacé de boycotter nos crevettes pour raison de contamination à certaines substances. Est-ce que dans cette loi quelque chose est prévue pour éviter dans l’avenir de telles situations ?
Bien sûr que oui. Pour éviter et lutter contre la pollution de nos eaux, tous les jours, des personnes sont chargées de faire des prélèvements pour des tests physico-chimiques. Il s’agit d’un certain nombre de projets qui nous appuient dans ce domaine.
Avec cette loi, qu’est-ce qui va changer dans l’activité de pêche ?
Avec le vote de cette loi, le Bénin s’engage pour une pêche durable, une gestion des plans d’eaux de sorte à satisfaire les besoins de pêche d’aujourd’hui et assurer les besoins de l’avenir. La nouvelle loi a tout prévu. Il y a par exemple les sanctions dont sont passibles les contrevenants aux interdictions, les techniques de pêche autorisées et celles prohibées.
Comment se passe la collaboration entre vous et les associations de pêcheurs ?
La collaboration que nous entretenons avec les associations de pêcheurs est assez bonne. Je le mentionnais plus haut. Nous organisons plusieurs sorties sur les plans d’eaux ensemble. Il faut dire que ce sont elles qui nous tiennent informés de beaucoup de choses. Par exemple, quand ils vont à la pêche et perçoivent des bateaux non autorisés ou observent des pratiques prohibées, ils nous avertissent pour la prise de mesures idoines. Nous avons développé une sorte de pêche participative. Tout n’est pas rose mais chacun des acteurs tient convenablement son rôle. Notre gros souci, c’est que certains pêcheurs sont peu perméables à tout ce qui se dit. Donc, l’urgence maintenant consiste à procéder à la vulgarisation de la loi-cadre et œuvrer à son appropriation. Nous remercions le gouvernement pour tout ce qu’il fait pour nous aider. Nous espérons qu’il fera encore mieux afin que nous puissions étendre nos activités à tous les plans d’eau du Bénin.
Le constat est que dans plusieurs cours d’eau, il n’y a plus de poissons. Que pensez-vous qu’il y a lieu de faire afin que les poissons reviennent dans ces plans d’eau ?
Pour y arriver, nous sommes en train d’initier des programmes pour la gestion durable. Il s’agit par exemple de faire en sorte d’imposer des jours de repos biologique et de mettre en place des airs protégés. Nous pensons aussi à de fermeture de la pêche par endroits et la définition de période de non pêche.
Par ailleurs, l’aquaculture est en pleine expansion. Un programme dénommé « PROVAC », et même la direction de la pêche, forment des formateurs de pisciculteurs qui se chargent de former les pisciculteurs sur le terrain. La deuxième phase du programme PROVAC va bientôt débuter et sera étendue jusqu’au nord du pays. Donc, l’aquaculture est une condition sine qua non pour combler le déficit de poisson qui se note dans le pays. Aujourd’hui, plus de 80% du poisson consommé dans le pays vient de l’extérieur. Ce qui constitue un grand manque à gagner pour le pays.
Quelles sont les opportunités que l’avènement de cette loi offre à l’activité de pêche ?
L’un des premiers enjeux est la vulgarisation de cette loi et son appropriation par les pêcheurs. Si nous arrivons à mettre en application toutes les dispositions de cette loi, il va sans dire que c’est une nouvelle aube qui se lève sur l’activité de pêche au Bénin. Ce sera pour les pêcheurs le départ pour un nouveau devenir. Eux-mêmes sont conscients que ce n’est pas la quantité de pêche qu’ils faisaient il y a 20 ans, qu’ils font aujourd’hui. Il importe donc de réglementer le secteur et cette loi vient bien à propos.
Avez-vous un message à l’endroit des pêcheurs dont l’activité est aujourd’hui menacée ?
Je demande à tous les pêcheurs de nous accompagner dans cette lutte dans laquelle nous nous sommes inscrits. L’utilisation d’engins prohibés dans la pêche est préjudiciable pour l’avenir des générations futures. Et c’est notre devoir d’éviter cela. Il n’y a pas que l’avenir des pêcheurs qui soit menacé, c’est toute la population béninoise qui en souffrirait. Il faut respecter les dispositions de la nouvelle loi pour un avenir radieux de l’activité pêche au Bénin.
Originaire du Bénin en Afrique de l’ouest, Alain TOSSOUNON est journaliste depuis plus d’une quinzaine d’années. Rédacteur en Chef puis Directeur de rédaction de l’hebdomadaire spécialisé dans la décentralisation et la gouvernance locale « Le Municipal », il a suivi et validé plusieurs certificats en gestion des ressources naturelles (Université Senghor d’Alexandrie) et en eau avant de passer grand reporter sur les thématiques de l’eau, l’hygiène et l’assainissement de base et l’environnement.
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