Prise en compte du Genre dans l’assainissement en Afrique francophone : Entre petits pas et défis importants

Passée l’étape d’« un effet de mode » ou d’une simple recommandation des bailleurs de fonds, l’approche genre est incontestablement devenue ces dernières années, une préoccupation majeure dans les projets et programmes de développement y compris d’assainissement. Si l’importance de son intégration est reconnue par tous, sa mise en œuvre peine à être une réalité dans les politiques et stratégies nationales des pays francophones en Afrique de l’ouest. Face aux progrès encore lents et timides, seul un sursaut dans le cadre des ODD peut contribuer à lever les contraintes et obstacles pour garantir la santé, le bien-être et l’épanouissement des femmes, des jeunes et enfants dans un secteur resté longtemps parent pauvre.

La prise en compte effective de l’approche genre est malheureusement encore une profession de foi. Proclamée avec succès dans les politiques et stratégies revues depuis l’ère des OMD dans les pays de l’espace francophone, les actions efficaces pour sa réelle intégration sont toujours attendues.

Pourtant, dans la sphère domestique, tout le monde s’accorde à reconnaître le rôle prépondérant et central des femmes dans la gestion de l’eau et de l’assainissement., Ainsi elles consacrent une bonne partie de leur temps et de leurs efforts physiques à approvisionner la famille en eau, ressource nécessaire pour la vie de la famille mais aussi à assurer les tâches quotidiennes liées à l’hygiène et l’assainissement.

Depuis la conférence de Pékin sur les droits des femmes (1995) où la reconnaissance du rôle de la femme comme actrice du processus de développement a été réaffirmée, sa participation est désormais devenue une condition de réussite et de pérennité des actions de développement.

Dans un article portant sur « L’assainissement et l’hygiène en Afrique de l’Ouest et du Centre », Abdou S. Fall, Aminata T. Fall, et Rokhaya Cissé (IFAN UCAD), Laurent Vidal (IRD), ont une fois encore soutenu que « dans le domaine de l’assainissement, les femmes jouent un rôle fondamental ». Parce que tout simplement, dans les sociétés africaines, les femmes sont souvent responsables des tâches ménagères et généralement du maintien de l’environnement ». Ainsi, de la gestion des ordures, l’hygiène de l’eau, la conservation des aliments à l’hygiène des enfants en passant par le nettoyage des équipements sanitaires etc. les femmes assument plusieurs responsabilités dans les ménages. A ce titre, elles devraient être toujours là où les décisions se prennent et leurs besoins devraient être pris en compte pour l’adoption efficace des bonnes pratiques d’hygiène et d’assainissement indispensables à la survie de la famille.

Pourtant, au Burkina, au Niger comme au Mali, les résultats de cette étude montrent que la prise de décision concernant la construction et l’emplacement des latrines revient à l’homme (chef de famille) qui prend les décisions financières et majeures au nom de sa famille et de son ménage. Les femmes sont exclues des décisions relatives à l’emplacement, à la gestion et à l’entretien technique des infrastructures d’eau et d’assainissement. Au Niger, par exemple, l’enquête a révélé que les femmes assument la responsabilité des rôles traditionnels, c’est-à-dire qu’elles veillent à la propreté des points d’eau, mais qu’elles n’ont aucune représentation de qualité pour déterminer l’emplacement de ces installations. Cependant, dans les comités de gestion des points d’eau modernes, ce sont les femmes déléguées au sein de la structure qui veillent à l’assainissement autour du point d’eau et font parfois appliquer les règlements, y compris les amendes pour les transgresseurs, mais elles n’ont pas d’autre mot à dire au-delà de ces activités.

La sous-représentation des femmes dans les organes de gouvernance de l’eau et de l’assainissement limite leur influence sur l’élaboration des lois et des politiques d’assainissement et, surtout, entrave la gestion efficace et durable des infrastructures d’eau et d’assainissement.

Des petits pas dans les politiques sectorielles

Après l’ère des Objectifs du Millénaire pour le Développement où le bilan reste mitigé pour les pays francophones en matière de progrès, l’on a enregistré tout au moins, des politiques publiques sensibles à l’approche genre.  « Dans le domaine de l’hygiène et de l’assainissement, l’intégration de l’approche genre dans la politique et la stratégie nationales n’est plus à démontrer », martèle la Responsable de la Composante Hygiène et Assainissement de Base à la Direction départementale de la santé du Littoral au Bénin, Mme Oussou Françoise. C’est le cas aussi au Togo, au Niger ou au Burkina-Faso. Comme dans tous les secteurs de développement, les politiques publiques ont désormais accordé une place « privilégiée » à l’approche genre, renchérit, la Présidente de l’Association Cercle pour l’Eau, l’Hygiène et l’Assainissement (CEHA) au Togo, Amédzénu Yawo NUTEFE. C’est le fruit d’une conjugaison des efforts des partenaires techniques et financiers du secteur qui à travers leur accompagnement, influencent progressivement les politiques et les acteurs, mais aussi une volonté politique des pays à s’aligner sur les engagements pris au niveau international ou régional.  A cela, il faut ajouter les actions pilotes des projets et programmes qui capitalisent et valorisent des résultats édifiants en matière de réalisation des droits d’accès à l’eau potable et l’assainissement pour les populations les plus pauvres et marginalisées y compris les femmes, les filles. Au nombre des efforts, il faut retenir également les actions entreprises pour encourager la présence des femmes dans les projets et programmes mais aussi dans le secteur à travers l’octroi des bourses d’études. « Au départ, il n’y avait pas beaucoup de femmes décideurs dans le secteur de l’assainissement. Mais les choses évoluent. Quand moi j’ai démarré le secteur en 1995, je faisais partie des rares femmes. Mais aujourd’hui, je constate que l’effectif des femmes évolue », témoigne Mme Oussou. Seulement, les efforts restent insuffisants car, une étude de la CEDEAO a démontré que les femmes sont de facto, chargées des tâches liées à l’eau, l’assainissement et l’hygiène, mais elles sont exclues des processus de prise de décision et de mise en œuvre des programmes.

Une intégration insuffisamment prise en compte

Malgré les efforts d’intégration des femmes dans les sphères décisionnelles, le constat général est à l’insuffisance des politiques. La présence des femmes dans le processus de gestion des ressources n’est toujours pas effective. Bien qu’il soit avéré que leur intégration dans l’ensemble de la chaine à savoir de la prise en compte des besoins, en passant par les décisions jusqu’à l’utilisation de la ressource est essentielle, la théorie prend encore le pas sur la réalité.

Pour les chercheurs Abdou S. Fall, Aminata T. Fall, et Rokhaya Cissé (IFAN UCAD), Laurent Vidal (IRD), « le rôle central de la femme dans l ’assainissement ne s’est cependant pas traduit en une prise en compte des besoins des femmes dans la planification des politiques publiques liées à l’assainissement ». Au-delà de la prise en compte dans les documents de politique et de stratégies nationales, en termes d’actions et de mise en œuvre, il n’y a pas de réelles avancées. Et, le premier blocage se situe au niveau de « la méconnaissance de ces différentes politiques par les différents acteurs une fois qu’elles sont adoptées », avertit Amédzénu Yawo NUTEFE du Togo .

Pour exemple, en matière d’hygiène menstruelle, plusieurs pays de l’espace francophone trainent encore les pas à faire de cette problématique qui touche à la santé, au bien-être et à la dignité des femmes et jeunes filles, une priorité dans l’action publique. Pendant ce temps, plusieurs études consacrées à la gestion de l’hygiène menstruelle des femmes ont révélé des gaps considérables dans l’accompagnement des femmes dans la gestion de leurs menstrues. En dehors des perceptions socio-culturelles sur les menstrues qui constituent un frein au progrès, les menstrues demeurent toujours un sujet tabou. 

La faible prise en compte des besoins des femmes dans les politiques publiques d’assainissement est un obstacle majeur au progrès socio-économique (Crédit Photo: Alain.T.)

Une étude de Wateraid réalisée en 2014, a montré que la plupart des femmes et des filles n’ont pas accès à des installations et des services d’hygiène menstruelle sûrs. Selon la Banque mondiale, au moins 500 millions de femmes et de filles dans le monde ne disposent pas d’installations adéquates pour la gestion de l’hygiène menstruelle (GHM). L’insuffisance des installations d’AEPHA (eau, hygiène et assainissement), en particulier dans les lieux publics, comme les écoles, les lieux de travail ou les centres de santé, peut constituer un obstacle majeur pour les femmes et les filles. L’ absence de toilettes séparées avec des portes pouvant être fermées en toute sécurité, ou l’absence de moyens pour jeter les serviettes hygiéniques usagées et d’eau pour se laver les mains, signifie que les femmes et les filles sont confrontées à des difficultés pour maintenir leur hygiène menstruelle de manière privée, sûre et digne.

Cette insuffisance de politiques sectorielles prenant en compte les besoins des femmes est un obstacle majeur au progrès socio-économique des femmes. 40% des femmes à Kédougou au Sénégal disent manquer l’école au moins une fois par mois en raison des menstrues. En effet, les toilettes dans les structures éducatives disposent rarement d’équipements permettant aux femmes d’être confortables dans la gestion de leurs menstrues. La plupart des femmes et des filles n’ont pas accès à du matériel de santé menstruelle abordable. De nombreuses études ont révélé que des produits menstruels inadéquats font que les filles abandonnent l’école environ cinq jours par mois, soit 50 jours par an. 23% d’entre elles quittent carrément l’école lorsqu’elles commencent à avoir leurs règles.

De même, dans la majorité des places publiques telles que les marchés, les lieux de travail et les espaces de loisir, les toilettes sécurisées et spécialement aménagées pour les femmes sont bien rares.  Au-delà des structures sanitaires insuffisantes, l’accès au matériel hygiénique reste tout autant problématique. Au Burkina Faso et au Niger, la majorité des filles interrogées lors d’une enquête de l’UNICEF utilisent des pièces de tissu ou du coton absorbant car les tampons hygiéniques ne sont pas produits localement et ceux importés, sont chers pour des populations pauvres.

A moins de 10 ans du terme des ODD, le changement est encore possible 

Pour autant l’espoir n’est pas perdu. Car, au Sénégal comme au Niger, sur la problématique de l’hygiène menstruelle, le Conseil de Concertation pour l’Approvisionnement en Eau et l’Assainissement (WSSCC) et l’Entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (ONU Femmes) en Afrique de l’Ouest et du Centre ont mis en œuvre le Programme Conjoint Genre, Hygiène et Assainissement qui a enregistré des résultats édifiants. Ce programme aura permis de combler les gaps en connaissances dans le domaine de l’hygiène et de l’assainissement des femmes. Il a provoqué une prise de conscience des autorités étatiques et autres décideurs pour une prise en compte effective des besoins des femmes dans les processus de prise de décision sur les politiques sanitaires et de promouvoir des bonnes pratiques.

Également, au Niger et au Burkina-Faso, des résultats probants ont été enregistrés par l’organisation Wateraid. Il s’agit du plaidoyer réussi qui a conduit à l’intégration des droits humains à l’eau et à l’assainissement des personnes vulnérables notamment des femmes et des filles dans les documents de politique nationales :la Stratégie Nationale Genre et le  nouveau Référentiel National de Développement. Ces documents mentionnent la nécessité de prendre en compte les besoins spécifiques des femmes et des filles en matière d’assainissement et d’hygiène. Plus encore, à travers ses interventions, elle a influencé avec succès l’institutionnalisation de la célébration nationale de la Journée nationale de l’hygiène menstruelle par les acteurs des secteurs de l’éducation, de l’eau et de l’assainissement. Ces célébrations sont aujourd’hui des opportunités de sensibilisation et de plaidoyer pour un meilleur accès des femmes et des filles à l’assainissement et à l’hygiène. Lors de la campagne présidentielle et législative, l’organisation a aussi saisi cette opportunité pour amener le nouveau gouvernement du Burkina Faso à prioriser dans la mise en œuvre de son programme, les besoins spécifiques des femmes et des filles en matières d’assainissement. A côté au Niger, dans le cadre du projet financé par la foundation Bill et Mélinda Gates, un guide d’intégration Genre dans les Plans locaux Eau Assainissement et Hygiène est en train d’être élaboré avec l’appui de Wateraid.

 Au-delà des femmes et des jeunes filles, il est aussi important d’engager les enfants et les jeunes dans les discussions autour de l’assainissement. Le développement du leadership des jeunes peut être un tremplin pour améliorer leur participation aux initiatives aussi bien sur le plan local que national.

Avec les politiques et stratégies sensibles au genre, l’heure est venue de passer à l’action avec les ODD qui invitent et appellent à un engagement plus fort pour l’accès universel d’ici 2030. Cette fenêtre d’opportunité devra être saisie pour plus de femmes dans le secteur et surtout, pour que leurs besoins et préoccupations soient réellement pris en compte afin de combler le gap considérable en infrastructures sanitaires aussi bien dans les zones urbaines que rurales.

Originaire du Bénin en Afrique de l’ouest, Alain TOSSOUNON est journaliste depuis plus d’une quinzaine d’années. Rédacteur en Chef puis Directeur de rédaction de l’hebdomadaire spécialisé dans la décentralisation et la gouvernance locale « Le Municipal », il a suivi et validé plusieurs certificats en gestion des ressources naturelles (Université Senghor d’Alexandrie) et en eau avant de passer grand reporter sur les thématiques de l’eau, l’hygiène et l’assainissement de base et l’environnement.
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